Chronique d’un périple en Corée (part. 1)

Préface

J’ai eu l’occasion durant une année, de partir vivre et étudier en Corée. Un morceau de rêve ou une occasion en or pour beaucoup. Pour ma part je ne savais pas réellement à quoi m’attendre. Je n’avais en moi qu’un mélange d’excitations face à l’aventure qui m’attendait, et d’appréhension en pensant à l’inconnu.
Ou pas vraiment. Je suis coréen, enfin… c’est ce que j’aimerais penser. Ma mère est coréenne, et mon père japonais, je suis, selon mes amis « un mélange fortuit et bien chanceux ». Je n’ai jamais réellement su comment réagir face à ces amis qui semblaient me voir parfois comme un homme bien tombé, un homme bien heureux, et parfois encore même aujourd’hui je ne saurais pas réellement comment me définir, japonais ou coréen ou même français…
Toujours est-il que je pensais connaitre la Corée et je pensais savoir ce qu’était la Corée. J’y avais été bon nombre de fois, avais côtoyé bon nombre de coréen, et ai toujours eu quelques amis d’enfance là-bas. Cependant, quelque part dans mes pensées, je ne pouvais m’empêcher de douter, de penser qu’au plus profond de moi, la Corée n’était pas réellement en moi mais que je n’étais que l’ensemble des vestiges des récits et des souvenirs reçus de ma mère.
Je ne prétends pas détenir la vérité universelle de ce qu’est la Corée pour vous et je ne prétends pas pouvoir vous définir la Corée. Je m’adresse aux curieux, aux envieux, à ceux en quête d’informations, à ceux voulant suivre mes pas. Je ne détiens aucune clef, quant à l’expérience qu’autrui aurait pu vivre, mais seulement une perspective personnelle de mon voyage. Je ne vous donne que des morceaux de mon périple, et il sera à vous de décider de ce que vous ferez par la suite.

La décision

Depuis ma dernière année de lycée, j’avais d’ores et déjà envisagé de partir loin, très loin de la France. Sans savoir ni où, ni comment, la seule envie qui me parcourait était celle de voyager et de m’éloigner le plus possible.
Je ne critique pas la situation des asiatiques en France, je ne me permettrais pas de donner un jugement sur ce qu’est la France aujourd’hui. Mais je n’ai jamais réellement eu la sensation d’en faire partie. J’y suis né, j’y ai grandi, j’y ai vécu, et cela n’a pas toujours été très aisé pour ma part. Je n’ai eu que la vague sensation de faire partie d’un monde qui ne me verrait jamais comme le sien.
Ainsi grandit en moi un besoin d’évasion. Je n’ai pas été malheureux, loin de là mais simplement épuisé, fatigué par certains facteurs. Avoir grandi en campagne ne m’a pas épargné et même si j’essaye de rester humble, je considère avoir donné beaucoup de ma personne et dépensé énormément d’effort pour une cause que j’avais découverte beaucoup trop jeune. Devoir, en tant que seul asiatique, répandre une image propre de l’asiatique et au moindre écart, être puni par des remarques par-ci et par-là. Eus-je une mauvaise note et on aurait rapidement fait le rapprochement avec tous les asiatiques. Aussi devais-je toujours être un enfant modèle.
Pourquoi aborder ce sujet ? Car pour moi, cela était, et resta longtemps une source de motivation, le moteur de mon envie de fuite, de liberté. Car oui, pour moi, partir dans d’autres pays, été une libération. Libre de la pression d’être l’image type de l’asiatique, l’association de base à l’asiatique.

Heureusement, je pense pouvoir affirmer de manière assez forte, que ma motivation n’était pas seulement poussée par une envie de fuite et de libération. Bien au-delà de cela, j’ai aussi toujours eu cette curiosité de vouloir connaitre, de vouloir en savoir plus, sur les pays dans lesquels mes chers parents avaient pu grandir.
J’avais en tête un mélange de tous ce que ma famille avait pu m’inculquer au fil des années, ainsi que de l’imaginaire des gens autour de moi. Ne pas savoir où trancher entre réalité et fiction me perturbait légèrement, et il était primordial à mes yeux que je sache faire cette distinction par moi-même.
C’était une forme de passerelle vers mes parents et moi-même. Mieux les comprendre, savoir ce qu’ils avaient pu vivre, dans quel contexte, mais aussi comprendre pourquoi j’avais toujours été éduqué de telle ou telle manière.

Au final, ce qui me décida réellement à sauter le pas, fut un simple garçon, un enfant. Croisé aux abords d’un métro, un simple petit enfant. Un innocent, et simple petit garçon noir… pourtant, mimant mes yeux en tirant sur les siens de ses petits doigts, tout en imitant un accent ma foi, cliche, faisant rire toute le wagon, dont son père lui semblait trouver la situation hilarante.
Je n’ai jamais su, si de manière objective, cette situation était réellement drôle. Mais voir cet enfant, se moquer de manière si évidente de moi, et voir non seulement son père, mais également les autres passagers se délecter de manière aussi avare de la situation, être de manière tout a fait dégoûtante tellement hilare, m’avaient mis à ce moment-là dans une colère noire. Une haine profonde s’était emparé de mon cœur, et avec, l’envie d’en finir avec la France.
Je ne me considère pas comme quelqu’un au tempérament excessif en temps normal, mais je pense que cet événement fut un catalyseur. J’avais repensé, à tous ces moments, où, en rentrant après le coucher du soleil au coin d’un bar, ces remarques que l’on avait pu me faire sur mes origines. J’avais repensé, à tous ces moments, où, en croisant certains élèves dans la cour de récréation, ces remarques que l’on avait pu me faire sur mes origines.
Je n’ai jamais aimé être comparé, ni à Jackie Chan, ni même à Bruce Lee. Je n’ai jamais su ce que signifiait réellement Ching ou Chong ou Chang si tant est que ces mots existent réellement. Et à ce moment précis, je n’aurais su dire, si cette situation aurait dû me faire rire ou non. Tout ce que je savais, tout ce que je ressentais, c’était de la colère et de la tristesse. Une colère noire, envers tous ceux qui avaient pu rire et encourager ce garçon. Une tristesse amère, envers ce petit enfant noir, qui n’avait pas encore eu la désillusion d’être un paria.

C’est à ce moment précis, un mercredi de novembre, que ma décision fut prise, qu’un jour, je pourrais m’échapper de cette geôle.

La candidature

J’avais, au cours d’une petite discussion, entendu la possibilité de partir étudier en Corée. Avec cette conversation vint l’envie de poser ma candidature pour partir. Je ne m’attendais réellement pas à vivre autant de péripéties sur les huit mois qui suivraient. Nous étions en décembre, et je comptais bien partir.
Ma première épreuve fut le dépôt de mon dossier. Long, fastidieux, difficile, entre le contexte de grève de la part du corps éducatif, ainsi que le blocage des bâtiments par les étudiants. J’avais déjà eu le droit à un délai supplémentaire, pour pouvoir réunir les papiers nécessaires, mais l’impossibilité d’accéder aux enseignants et aux membres de l’administration, semblait me rendre la tache insurmontable. Du moins, c’est ce que je pensais, mais si aujourd’hui je me retrouve à vivre la vie coréenne, c’est bien que mes efforts aient fini par payer.
Entre ce moment de joie indescriptible à la vue de mon acceptation, et le dépôt de ma candidature s’est écoulé six longs mois. Six mois d’espoir et de désillusion, entre une attente interminable, la montagne de paperasse, et le peu de temps à ma disposition.
La réponse venant de l’université partenaire tardait à venir, je ne recevais absolument aucune réponse, que cela soit positif ou négatif. Et plongé dans ce doute, il semblait qu’une force invisible s’extasiait à me torturer par l’ignorance. Ne pas savoir, toujours être dans l’espoir d’une acceptation, et pourtant croire au fond de soi s’être pris un refus.
J’ai tout de même tenus bon. Il le fallait, ou du moins, il me semblait le falloir. Tout le monde avait déjà reçu sa réponse, et je restais pourtant dans le noir. Au mois de mai, lorsque mes camarades commençaient déjà à organiser leur départ, leurs papiers ainsi que les détails de leur voyage, j’attendais toujours.
Bien évidemment, ce n’est qu’en fin de mois de juin, que je réalisai, peut-être avec une légère amertume dans l’âme que ma patience n’avait pas été récompensé. Et c’est une fois avoir renoncé à l’éventualité de partir, que j’eus la surprise d’être pris.
Il ne restait que quelques détails, dont mon père et l’administration.


Comme je vous l’avais précisé plus tôt, mon père est japonais, mais comme je ne vous l’avais pas précisé plus tôt, mes parents sont divorcés. J’adore mes deux parents, mais je ressens parfois une tendance à la rivalité, à essayer de me faire choisir une culture aux dépens d’une autre. Avec le temps, j’étais arrivé à la conclusion que ces deux pays, le Japon et la Corée, faisaient partie de mon identité. Mais mes parents étant assez traditionnel, tentaient vainement de me tirer vers l’un plutôt que l’autre.
Aussi, mon père, qui peut être assez tranché sur la question, refusait catégoriquement que je m’en aille passer une année entière en Corée.
J’avais posté ma candidature dans le secret, pas une parole ni un mot. Et malgré la grande tristesse qui m’accablait lorsque je pensais encore ne pas avoir été sélectionné, j’étais tous de même rassuré de pouvoir esquiver une conversation houleuse.
Je n’avais que deux options en ce début de mois de juillet, abandonner ceux pour quoi je m’étais arraché les cheveux pendant si longtemps, ou me confronter à mon paternel.
Il est de nature assez calme en général, mais j’ai toujours eu du mal à le percer, et cela pouvait être assez déstabilisant au cours d’une conversation. j’avais déjà essayé d’aborder la question d’un échange universitaire en Corée aux dérives d’une discussion quelques mois plus tôt, mais il paraissait catégorique à me voir partir seulement au Japon. Bien évidemment, même si au premier regard, cela peut sembler un peu égoïste venant de sa part, en tant qu’étudiant en culture et langue japonaise, cela était beaucoup plus logique. C’était l’argument principal de mon père, et je le concède, un argument des plus forts. Il est vrai que j’aurais dû partir au Japon, et encore aujourd’hui, l’envie reste fort d’y partir. Mais mon esprit était embrumé par cette fureur qui me consumait. Je ne souhaitais que partir, vivre ailleurs, m’en aller au plus loin. Et avec l’acceptation sous le nez, mon père ne pouvait se résoudre à me retenir. Dans les faits, si je me retrouve aujourd’hui à vous fournir ce petit morceau de vie, c’est bien qu’il a fini par accepter…

N’ayant reçu ma réponse que très tardivement, il y eut un petit moment de panique suivant l’euphorie après la joie de ma réponse. Car, dans un premier temps je ne disposais que de très peu de temps pour compléter l’ensemble de mon dossier, et que dans un second temps je devais gérer mon déménagement.
Nous étions déjà en juillet, ce qui me laissait au bas mot, deux petits mois pour faire la demande de mon visa, mes examens médicaux, ma demande de logement, mes cartons, mon déménagement mes valises, et prendre mes billets d’avion.
Le déménagement en plein mois de juillet a été simplement une souffrance sans fin. La chaleur suffocante de Toulouse, le soleil brûlant du sud et l’absence totale de voiture, nous forçait moi et mes amis à déplacer tous les cartons à bout de bras à la simple force de nos muscles et à nous mouvoir seulement en bus et en métro. Les meubles lourds devaient être démontés, et transporter en plusieurs morceaux. J’aurais bien aimé trouver de l’aide de la part d’amis possédant une voiture, mais l’été et les vacances creusaient réellement un vide, et la grande majorité des personnes étaient déjà depuis bien longtemps parti en vacances.
Mais accompagnés de quelques comparses, nous réussîmes tous de même à emballer mes affaires, et à déplacer une grande partie de mes affaires, le reste devant être ramassé par mon père.
Quelque part, voir mon appartement vidé de la sorte, voir mes cartons être déplacé les uns après les autres, et passer le ménage dans mon petit salon, me rendaient affreusement triste. Bien évidemment j’étais aux anges quant à l’idée de partir vivre en Corée, et bien entendu, j’étais réellement impatient. Cependant comprenez bien, qu’après avoir passé quatre années de ma vie étudiante sous le même toit, avoir vu passer tant de choses, ces moments avec mes amis, ces petits bouts de fou rire, allaient grandement me manquer. Et à mesure que l’appartement se vidait, partait avec, les souvenirs joyeux et triste de ma petite vie, qui semblaient désormais si lointains.
Aujourd’hui je comprends que ce n’était tout simplement que le début d’une aventure plus grande et tout aussi palpitante, mais aussi rêveur que j’étais, mon moi d’une année auparavant, n’avait aucune idée de ceux dans quoi il s’avançait.
Le mois de juillet touchait déjà à sa fin, et le compte à rebours final venait de se lancer.

Je ne m’attarderais pas sur mes examens médiaux, qui furent aussi calmes qu’ennuyeux. Ce que je veux dire, c’est qu’un examen médical reste un examen médical. Le seul détail sur lequel je m’attarderais est, qu’une prise de sang est obligatoire, dans la majorité des échanges étudiants au Japon et en Corée du Sud.
Non, réellement, il n’y a rien d’intéressant à déclarer à ce sujet. De même pour ma demande de logement qui était, en réalité un simple document à remplir et à faire suivre par email à l’université partenaire. J’avais eu la joie de recevoir quelques messages, d’une Buddy coréenne, où dit autrement, une partenaire coréenne pour m’aider à mon installation en Corée et m’expliquer comment me dépatouiller dans l’administration coréenne.
Ce qui restait réellement problématique pour moi, c’était ma demande de visa, ainsi que mon billet d’avion. Si l’on souhaite rester dans le cynisme, je dirais que ce n’était que des détails mineurs et sans importance. Dans les faits, il m’était bien évidemment impossible de partir sans ces deux éléments, et dans le cas où l’un viendrait à manquer, les efforts fournit sur six interminables mois auraient été vint.
Dans l’idéal, j’aurais aimé compléter mon visa, avant de réserver mes places dans l’avion. Néanmoins le mois d’août était déjà entamé, et je devais au plus tard m’envoler sur la dernière semaine du mois, ce qui me laissait en tout et pour tout trois courtes semaines. Je n’avais donc d’autres choix que d’envoyer ma demande de visa par la poste tout en prenant mes billets d’avion, et prier pour que mon passeport me soit retourné par la poste avant le jour de mon envol.
C’était bien évidemment le plan initial mais à l’image de tout le manège de ces derniers mois, mon passeport tardait à venir, et la date fatidique de mon départ avançait à grands pas.
Finalement je dut me résoudre à repousser mon vol de quelques jours dans la panique, avant de recevoir mon passeport et mon visa la veille de mon départ initial.
Jusqu’au bout du bout, jusqu’à la fin de la fin, mon sang n’aura fait qu’un tour. Maintenant encore je reste émerveiller de voir que mes cheveux sont encore là, et toujours bien colorés.

Le mois d’août fut également pour moi l’occasion de passer mes derniers instants jusqu’à mon retour avec ma famille et mes amis, et ce n’est que sur le départ que je réalisais ce que je laissais derrière moi.

Publié par

hydakami

Hydakami ou Hydaka en plus court, je suis mi Coréen et mi Japonais. Ecris pour passer le temps.

2 réflexions au sujet de “Chronique d’un périple en Corée (part. 1)”

  1. Je pars bientôt faire un PVT et je me retrouve tellement dans tes propos. J’ai tellement hâte de partir et de voir en détail ce que tu as vécu et de comparer nos situations est super intéressant. En plus le tout est très bien écrit, tu as une bonne plume. J’ai hâte de lire la suite !

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  2. C’est une chance d’avoir plusieurs cultures. Vivre en Corée après avoir passé toute son enfance en France est certainement une expérience enrichissante. Par contre ne gardez pas de la rancune ou de l’amertume envers la France à cause d’une poignée d’imbéciles. Nous sommes 65 millions de français et je pense que les racistes sont une minorité, il ne faut pas mettre tous les français dans le même panier.
    J’aimerais réellement aller visiter la Corée, dans quelques années peut être…

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